Manifeste – français

La place de la Mémoire dans une société démocratique

 La présentation par le gouvernement espagnol du projet de loi de mémoire démocratique et l’ouverture récente des travaux parlementaires consacrés à son examen sont devenus enfin une réalité et constituent pour les associations mémorielles des deux côtés des Pyrénées un événement d’une portée telle qu’elles ont estimé nécessaire d’en faire mention en ouverture du présent Manifeste. Seuls le travail et la lutte permanente de ces associations ont permis que s’ouvre cette nouvelle étape dans un contexte très différent de celui que nous avions connu en 2007. Cependant nous ne pouvons ni ne devons tomber dans la complaisance ou l’approbation béate et inconditionnelle de ce projet en oubliant le profond et complexe débat public qui nous attend.

Les dixièmes Rencontres Transfrontalières des associations de la Mémoire Historique, démocratique et antifasciste se tiennent aujourd’hui après onze années de travail intense et de réflexion collective. Elles sont une excellente occasion de faire le bilan de ce qui a été accompli mais surtout de prendre une nouvelle impulsion en renforçant ce qui nous unit. Nous pourrons ainsi faire face avec sagesse et courage aux défis majeurs qui nous attendent pour la construction d’une société meilleure assise sur la mémoire historique, démocratique et antifasciste.

Les dixièmes Rencontres, célébrées cette année du 8 au 10 octobre 2021 à Mauléon en France, ont eu pour thème la place de la Mémoire dans une société démocratique. Dans le contexte social et politique actuel de l’Espagne en prise avec des discours, des  attitudes et des comportements ouvertement situés à l’extrême droite, elles ont souligné l’importance de la mémoire historique seule à même de créer et d’assurer les bases d’une société fermement ancrée sur les valeurs démocratiques.

Le chemin pour y parvenir sera long et tortueux alors qu’en Espagne subsistent des comportements et attitudes qui ont leur origine directe dans le franquisme, aujourd’hui de plus affirmés sans aucune retenue par des partis politiques ayant une représentation  parlementaire. Au-delà des obstacles à notre action que cela implique, le risque existe de régressions significatives dans le domaine fondamental des Droits Humains. C’est pourquoi nous tenons à affirmer clairement qu’il n’y a pas de démocratie sans Vérité, sans Justice, sans Réparation et sans garantie de non-répétition.

Mais nous constatons également que le projet déposé au parlement n’apporte pas suffisamment de garanties en ce domaine et reste insuffisant sur des thématiques portées depuis très longtemps par les associations mémorielles.

Nous affirmons avec force qu’une société amnésique ne peut être une société démocratique. Et pour combattre une amnésie, qui n’est pas innocente et qui repose sur une politique publique d’oubli d’un passé traumatique incluant la falsification du récit historique, il est indispensable de garantir une connaissance véritable et rigoureuse du passé et d’en assurer la transmission entre les générations successives de la société. Cela concerne non seulement l’école publique et réglementée (Primaire, Secondaire et Université) mais aussi toutes les structures éducatives animées par les associations  mémorielles, comités de quartiers, etc. C’est la raison pour laquelle les Rencontres se sont penchées sur l’action éducative considérée comme l’un des piliers sur lesquels repose la construction d’une société apte à défendre la démocratie en s’appuyant sur la connaissance et l’appropriation des valeurs de solidarité, paix, justice, internationalisme, laïcité et égalité.

Nous affirmons également avec force qu’il n’y a pas de démocratie sans égalité entre les sexes. En France ou en Espagne, pays qui revendiquent une égalité formelle, persiste l’oppression patriarcale et elle s’exprime encore par des pressions, des modes d’exploitation ou de légitimation (sans doute plus subtils mais non moins réels) qui continuent à situer les femmes comme subordonnées, comme des êtres à part sans aucune autonomie. En tout état de cause la fin de l’oppression des femmes, qui représentent 51 % du genre humain, est encore loin d’être atteinte et, comme pour la défense des valeurs démocratiques, la Mémoire est fondamentale pour consolider les acquis et combattre les reculs.    En conséquence de ce qui précède ce Manifeste veut souligner trois points essentiels auxquels la Mémoire Historique, démocratique et antifasciste et nos propres démocraties se trouvent confrontées. Et pour chacun d’entre eux nous affirmons :

I. Loi de Mémoire Démocratique et politiques publiques.  

Il est indispensable que le projet de loi de Mémoire Démocratique prévoie l’annulation ou tout au moins la modification de la loi d’amnistie de 1977, de telle façon que cette dernière ne puisse être utilisée comme prétexte pour empêcher l’investigation et la  poursuite de crimes contre l’Humanité qui sont imprescriptibles en conformité avec les exigences de l’ONU et des normes internationales ratifiées par l’Espagne.

De plus la constitution d’une Commission pour la Vérité telle qu’exigée par le rapport du 30 juillet 2014 de la Commission des Droits Humains de l’ONU doit être également prévue.

Contrairement à ce que stipule le projet de loi actuel dans son article 5-4, nous considérons que le droit à une réparation intégrale des préjudices subis par les victimes, en ce compris les préjudices économiques, ne peut être ignoré. L’état espagnol devra mettre en place des mécanismes précis de nature à le rendre effectif.

Le législateur devra prendre en compte les lois et politiques mises en œuvre par les Communautés Autonomes en assurant la coordination des dispositifs déjà existants (Banques d’ADN, cartographie des fosses communes…) et en mettant à profit  l’expérience qu’elles ont acquise dans les dernières années. Dans cette optique nous estimons souhaitable que les Communautés Autonomes soient également associées au Conseil de Mémoire Démocratique prévu à l’article 58 du projet de loi.

Enfin, pour les motifs antérieurement exposés et dans le souci de mieux refléter son contenu réel nous proposons que la loi future soit intitulée Loi de Mémoire Historique et Démocratique.

II Mémoire Démocratique et outils de transmission intergénérationnelle.

Nous soutenons le Manifeste pour l’inclusion de la Mémoire Historique et Démocratique  dans les programmes d’enseignement, que nous annexons au présent Manifeste, et  nous demandons au gouvernement espagnol d’adopter les circulaires et de mettre en  place l’organisation et les actions de formation nécessaires à la mise en œuvre des  articles 43 et 44 du projet de loi de Mémoire Démocratique actuellement en débat  relatifs à l’éducation.

  Il est nécessaire de plus de valoriser l’importance des collaborations et échanges  scolaires qui se sont développés ces dernières années entre associations françaises et  espagnoles car elles contribuent à construire une mémoire démocratique commune.

III La Mémoire Démocratique et les luttes féministes.

Nous devons construire une mémoire harmonieuse dans laquelle la voix des femmes  ait toute sa place et une présence visible et affirmée. La perspective de genre doit  devenir l’outil et l’instrument nécessaire d’une approche insérant l’histoire des femmes  parmi les protagonistes du processus de construction démocratique.

Aussi tragique que soit la situation des femmes afghanes et d’autres sociétés  patriarcales ouvertement coercitives, il est impératif de dénoncer et de travailler pour  changer d’autres réalités, beaucoup plus proches, qui continuent de faire des femmes  un sexe exploité et dominé. L’absence flagrante et sans cesse retardée des femmes en  tant que sujet du récit historique, de l’historiographie elle-même et des mémoires  collectives (qui continuent à reproduire des visions entièrement androcentriques du  passé et du présent) est une composante inséparable et un reflet éclatant de l’inégalité  que nous devons dénoncer et combattre en tant qu’êtres humains luttant pour des  sociétés plus libres, justes et démocratiques. La mémoire démocratique que nous  défendons le sera seulement si elle est au surplus ouvertement féministe.

Toutes ces problématiques ont été abordées et analysées au cours des dixièmes  Rencontres. Des propositions de travail et d’action ont surgi des débats et réflexions  collectives. Nous voulons les partager avec la société dans sa généralité, avec tous ses  membres mais aussi spécialement avec ceux qui assument légitimement la  représentation de nos concitoyens dans les organes législatifs pour qu’ils puissent les  faire vivre à travers les lois qu’ils adopteront.

ORGANISATIONS ET ENTITES SIGNATAIRES :

  • Université Autonome de Barcelone ;
  • Université de Saragosse ;
  • AFFNA36, Pampelune ;
  • Association Terres de mémoire(s) et de Luttes, Oloron-Sainte-Marie, et des  membres de Huesca ;
  • Université Toulouse II Jean Jaurès ;
  • Association MER 64, Pau,
  • Association catalane d’ex-prisonniers politiques du franquisme, Barcelone,  membre de la FIR (Fédération Internationale des Combattants de la  Résistance Antifasciste) ;
  • Association Ay Carmela, Bordeaux ;
  • CAMINAR, Coordination nationale d’organisations mémorielles des  descendants et amis des exilés de l’Espagne républicaine ;
  • Association Txinparta Fuerte San Cristóbal RMC, Pampelune ;
  • Association MER 47, Agen;
  • Fundación Domingo Malagón, Madrid ;
  • Université Bordeaux Montaigne ;
  • Fundación Anselmo Lorenzo CNT, Saragosse ;
  • Fundación Bernardo Aladrén, UGT, Saragosse ;
  • PAMA Plataforma de Asociaciones Memorialistas de Aragón ;
  • Association Foro por la Memoria demócratica, Madrid.