Justice en Espagne, condition de la paix

Justice pour les victimes

    Les franquistes ont constitué la plus effroyable bande organisée de criminels de l’histoire moderne de l’Espagne. Le rétablissement d’un ordre apaisé ne peut se fonder sur l’oubli, mais sur la justice.

Les crimes franquistes

  L’inventaire des crimes des franquistes et de leurs affidés révèle la mise en œuvre d’un large éventail de méthodes d’élimination, d’appropriation et de domination. Au premier chef de ces forfaits s’inscrit la suppression, pour la satisfaction d’une caste, de la liberté du peuple espagnol. Pour commettre ce crime contre la démocratie, les factieux ont provoqué le décès de centaines de milliers d’espagnols, ainsi que de milliers d’étrangers épris de justice, venus en Espagne défendre la République. Beaucoup de ces victimes étaient des combattants, morts les armes à la main. Mais nombre d’entre eux furent exécutés après avoir été mis hors de combat. Les victimes se comptaient aussi parmi les civils, de tous âges et de tous sexes. Des villes républicaines furent bombardées. Ces massacres à l’aveugle avaient pour but de terroriser et désorganiser, obtenir que la peine et la douleur soient plus fortes que l’esprit de résistance…mais aussi de châtier. Les félons n’ont pas uniquement bombardé les villes qui résistaient ; ils ont aussi déversé leurs tonnes d’explosifs, tiré leurs rafales de balles, sur les populations qui fuyaient. Les civils étaient aussi, les cibles de leurs armes. Parfois collectivement, indistinctement. Mais certains civils étaient personnellement visés. Des milliers d’entre eux ont été recherchés, arrêtés, emprisonnés puis fusillés. Parfois après une parodie de justice. Ils sont morts en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à un parti ou à un syndicat, de leurs fonctions électives, de leurs votes, ou des professions qu’ils exerçaient. Être instituteur pouvait se payer de mort. Des dizaines de milliers d’exécutions. Les franquistes s’en sont rendus coupables dans les jours ou les semaines qui ont suivi les combats. Ils ont également perpétré leurs crimes dans des zones où il n’y avait pas eu de combat ou bien après la fin des hostilités. Aux meurtres et aux assassinats, les franquistes ont ajouté la privation de liberté, dans les prisons et les dizaines de camps qu’ils ont ouverts, l’esclavage des travaux forcés, les vols d’enfants arrachés dès leur naissance à leurs familles et privés de leur réelle identité, l’appropriation des biens des victimes. Cet inventaire est incomplet.

Justice n’a pas été rendue

Les auteurs de ces crimes n’ont pas été jugés. De tous ces méfaits, il n‘y a pas de coupable judiciairement déclaré. La justice n’a pas davantage reconnu, ni indemnisé, les victimes. Non seulement les auteurs des crimes n’ont pas été inquiétés mais ils ont même bien souvent tiré avantage de leur fidélité au régime franquiste. Les familles des victimes ont quant à elles dû vivre aux côtés des bourreaux. Elles continuent aujourd’hui de rechercher les corps de leurs disparus, alors que les biens dérobés aux victimes profitent aux descendants des voleurs.

L’impératif de justice   Certains osent affirmer qu’il faut tourner la page afin d’assurer la coexistence paisible. C’est une curieuse conception de la paix qui tend à assurer l’impunité au criminel et à reprocher à la victime de ne pas oublier sa souffrance. Cette thèse est moins dictée, dans l’esprit de ses tenants, par la volonté d’assurer la paix publique, que par celle d’éluder la responsabilité de leurs ascendants. Il est d’ailleurs singulier qu’ils tentent d’effacer de la mémoire collective les crimes auxquels leurs auteurs affectaient de conférer une large publicité, notamment lorsqu’ils transformaient les exécutions en spectacles pour leurs familles. C’est une constante de leur stratégie à travers le siècle et les frontières : dissimuler leur vrai visage lorsqu’ils sont faibles, ne le dévoiler que lorsqu’ils sont forts. L’ordre public demeure troublé par les crimes non réparés ; seule la justice peut garantir la coexistence paisible, non un impossible oubli. Le législateur a le pouvoir de prononcer l’oubli des crimes, par une loi d’amnistie ; l’écoulement du temps a le pouvoir d’éteindre les poursuites judiciaires, par l’effet de la prescription. Pourtant ni l’un ni l’autre n’effacent les blessures. La souffrance des victimes ne peut être, sinon apaisée, du moins dépassée, que par la vérité, la justice et la réparation. Elles sont les seuls pansements d’un corps social meurtri. Elles sont une nécessité, en Espagne comme dans toutes les sociétés confrontées à des crimes de masse.

 

Author: caminar

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