Franco ou la gestion des déchets…de l’humanité

Franco va être exhumé del Valle de los caidos. Mais où transférer sa dépouille ? La famille du dictateur souhaite qu’elle repose dans la cathédrale de la Almudena à Madrid. Ce projet a suscité une large indignation. Néanmoins il va bien falloir trouver une nouvelle destination au squelette du despote. Examinons les possibilités.

Franco, une gargouille plus vraie que nature

L’idée, somme toute classique, d’inhumer Franco dans une église ne manque pas d’attraits. Elle n’est pas dépourvue de cohérence alors que Franco s’y sentait comme larron en foire. L’église ne manque pas de propriétés et la sépulture serait exemptée de taxes foncières. Surtout le caudillo compléterait utilement la collection des statues terrifiantes, mettant en garde les fidèles sur les affres promis aux incrédules. En gargouille, Franco serait très convaincant. Mais à y bien réfléchir cette option est à proscrire. Une telle proposition entraînerait une salve de protestations des affidés du roi, qui crieraient à un complot républicain visant à souiller l’image de l’église. Ils l’analyseraient comme une manœuvre visant à rappeler la complicité de cette institution à l’égard du régime franquiste. Du reste nul crime ne peut justifier d’endurer la présence éternelle de Franco. Autrement dit, celui qui a produit un déchet ne peut être condamné à le conserver.

La méthode franquiste

Le droit français s’attache, en cas de litige sur le lieu d’inhumation d’un défunt, à la recherche des dernières volontés de celui-ci. A défaut, le juge s’interroge sur le lieu que le trépassé aurait choisi. Or l’œuvre de Franco est très éclairante en la matière. Durant sa carrière, le généralissime fut le principal fossoyeur de son pays. Et quel mode d’inhumation choisit-il massivement pour ses concitoyens ? La fosse commune. En attendant de déterrer également les petits camarades de jeu de Franco, celui-ci sera soumis à l’isolement. Néanmoins, pour s’inspirer des pratiques qu’il a défendues, il est loisible de choisir aléatoirement un lieu non répertorié, pour y creuser une fosse qui l’accueillera, sans cercueil ni pierre tombale. Sa famille ne pourra qu’approuver la méthode inspirée de ses pratiques. Le risque réside dans la réaction de la cour suprême espagnole. A n’en pas douter, elle serait fort courroucée ; au regard du nombre de disparus, toute excavation dans le sol espagnol exposerait à une forte probabilité de mettre à jour des traces d’un crime franquiste. Or la cour suprême ne veut rien savoir de ce qui s’est passé.

Franco dans une porcherie, ou l’exemple français

L’actualité française nous offre un exemple de ce qui peut être fait. Le préfet du Tarn-et-Garonne a récemment autorisé l’extension d’une porcherie qui se trouve sur une partie de l’ancien camp de concentration de Septfonds. Au regard de la colossale capacité à haïr qu’il a développée, de sa non moins prodigieuse estime de lui-même, Franco a dû sécréter une dose faramineuse d’hormones qui n’ont pas pu être éliminées en quelques décennies seulement. Si l’on y ajoute les produits d’embaumement qui ont dû lui être inoculés dans ses dernières semaines, le corps de Franco doit receler un arsenal chimique. Cela serait fort utile pour couvrir l’odeur des effluents d’une porcherie. Quant au transfert du corps, il s’effectuerait Franco de port bien sûr ! Il ne reste plus qu’à espérer la nomination du préfet du Tarn-et-Garonne en Espagne. Cette perspective demeure toutefois peu probable.

Le rite hindou

Pour sortir de l’impasse, il n’est pas vain de s’inspirer de rites plus lointains. En Inde, les défunts sont placés sur une barque, mise à feu et abandonnée aux courants d’un fleuve. Je gage que de nombreux volontaires se proposeraient pour réaliser la crémation de Franco. L’heureux élu pourrait être désigné par une loterie nationale. La difficulté résiderait dans le respect des objectifs fixés par la COP 21. Il est à craindre que les cendres de Franco ne causent une pollution des eaux. Les conséquences environnementales sont difficiles à prévoir. Mais sait-on jamais ? Pourrait-on juguler la soudaine agressivité des poissons d’eau douce nourris à l’arsenic franquiste, ou l’apparition de piranhas dans le Guadalquivir ?

Le partage

Le maréchal Pétain, copain comme cochon du caudillo, avait déclaré faire don de sa personne à la France. Franco n’aurait pas renié cette formule. Face à l’embarras que semble causer la détermination de sa nouvelle demeure, la solution pourrait résider dans le partage des restes du dictateur. Ceux-ci s’inscriraient dans une forme de modernité, d’une société éco-responsable, basée sur la récupération et l’utilisation collective des ressources. Puisqu’il ne faut plus jeter les déchets mais réutiliser les objets usagés, donnons une nouvelle vie à Franco. Il fait partie du patrimoine national espagnol – certes dans la colonne du passif. Chaque espagnol ayant eu à souffrir de son oeuvre pourrait recevoir, à titre de dédommagement moral, une partie de son squelette. Cela stimulerait l’élan artistique du pays et générerait à n’en pas douter, des ossuaires aussi variés qu’inattendus. Immoral me direz-vous ? Qui s’interroge quant à la volonté des saints et martyrs de la chrétienté alors que leurs corps démembrés sont disséminés dans les reliquaires du monde entier ? Malheureusement, Franco a produit moins d’os que de victimes ; le partage s’avère délicat.

L’itinérance mémorielle

Pourquoi ne pas s’inspirer de l’itinérance mémorielle du président Macron ? A défaut de savoir où enterrer Franco, sa dépouille pourrait être transportée de ville en ville, pour évoquer sa vie et son œuvre. Lors d’expositions universelles, il reposerait dans le pavillon de l’Espagne, rappelant que la particularité culturelle du pays réside moins dans le flamenco ou les tapas, que dans la permanence des conséquences du franquisme. En considération de la restauration de la monarchie, de la résistance de la fondation Franco et du parti phalangiste, de l’absence d’annulation des condamnations franquistes, de l’appropriation des biens des républicains par les franquistes, de la présence de nombreux symboles franquistes, de l’impunité des criminels franquistes et des obstacles opposés aux familles des victimes souhaitant faire valoir leurs droits élémentaires, l’Espagne pourrait se convertir en un parc à thème. Ce serait si dépaysant pour les touristes.

Concours d’idées

En toutes choses, rien n’est pire que la reproduction servile de la tradition. Celle-ci sert de prétexte aux esprits feignants pour ne pas inventer l’avenir. Laissons l’imagination nous guider. Comme nous sommes plus intelligents collectivement, ce que les franquistes, phalangistes et consorts n’ont jamais compris, nous pouvons espérer que de notre audace commune émergera l’idée qui scellera le sort de la dépouille du caudillo. Mais quelle qu’elle soit, une chose est intangible : Franco doit demeurer dans les poubelles de l’histoire. C’est là qu’est sa place.

                                                                                                                                David LLamas

Author: caminar

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