D’un 14 avril à l’autre

14 avril 1931 – 14 avril 1939

Comme chacun le sait, la date du 14 avril 1931 correspond à la naissance de la IIe République espagnole. Ce jour-là, le peuple espagnol proclame sa volonté de changement sans avoir à verser une seule goutte de sang. Il manifeste dans la joie sa volonté légitime de s’assurer un avenir lumineux. Mais la conjonction funeste des intérêts conservateurs et de l’abandon des démocraties occidentales conduisent 500 000 d’entre eux à vivre le 14 avril 1939 dans l’univers concentrationnaire des camps français.

14 avril 1939 dans une baraque Adrian

De la tôle ondulée sur la tête, le vent souvent glacial qui s’engouffre par rafales à travers les ouvertures et les interstices des planches mal raboutées, quatre-vingts grammes de pain par personne, quelques petits pois dans de l’eau chaude, de la paille ou du foin jeté à même le sol en guise de couche, la maladie qui frappe aveuglément, suivie parfois par la grande faucheuse, et des cailloux à casser à la masse, voilà le quotidien d’un Républicain espagnol au camp de Bram, aux environs du 14 avril 1939.

La Retirada

Le drame de la Retirada se noue au moment de la chute de Barcelone le 26 janvier 1939. Les jours précédents, de violents bombardements orchestrés par l’aviation allemande font de nombreuses victimes parmi la population de la capitale catalane. Le républicain, civil ou militaire, est alors contraint de prendre la direction du Nord pour échapper au sort que les franquistes ne manqueront pas de lui infliger en cas de capture.

Les chemins et les routes menant vers les Pyrénées sont encombrés par une foule apeurée. Constituée de femmes, d’enfants, de vieillards et d’infirmes, elle a eu juste le temps de rassembler quelques effets personnels dans de maigres bagages. L’armée républicaine, désorganisée, accompagne le mouvement.

Stratégiquement inutile et politiquement revanchard, le comportement des franquistes est motivé par la volonté d’écrasement systématique des vaincus. L’aviation de leurs alliés allemands s’ingénie à déverser ses bombes sur les fuyards sans défense. Ils mettent au point les techniques de bombardement qu’ils utiliseront lors de la campagne de France en mai-juin 1940. Le 3 février, Figueras et sa région en font les frais. Officiellement, plus de quatre cents morts sont dénombrés. Mais le bilan doit être bien supérieur, puisque les gens de passage, les fuyards, ne sont pas décomptés.

Les barbelés

Le 6 février, le républicain est enfin autorisé à franchir la frontière française. Auparavant, seuls les civils, hommes exclus, ont pu le faire. Les autorités françaises, informées de l’exode massif auquel elles vont devoir faire face, n’ont rien anticipé. Il ne reste que les longues plages du littoral roussillonnais comme expédient pour isoler cette marée humaine de la population locale avec interdiction pour elle de porter un quelconque secours.

Au risque de se faire écraser par les mouvements brutaux des chevaux de la garde africaine, le républicain est obligé de poser les barbelés qui vont servir de frontière entre les humains et « les rouges qui sentent mauvais », bétail rassemblé sur le sable froid d’Argelès-sur-Mer. Où est la dignité d’un homme ou d’une femme quand il doit dévoiler son intimité, au bord de l’eau, pour assouvir ses besoins naturels ? A quoi rêve-t-il quand seule la voûte étoilée lui sert de toit ? Que pense-t-il du peuple censé l’accueillir quand il doit aller chercher des roseaux dans le marais voisin pour construire un abri de fortune afin de se protéger de la Tramontane hivernale ? Quelle colère le traverse quand il creuse un trou d’au moins un mètre de profondeur dans le sable humide pour mieux se protéger des intempéries ? Quelle angoisse vit-il quand il boit l’eau saumâtre tirée de la pompe posée à quelque distance des excréments déféqués la veille ? La vie lui semble-t-elle supportable lorsqu’il croise la charrette qui ramasse le corps de certains de ses compagnons et qui terminent leur course dans une fosse commune ?

Quels sont ses sentiments, quand, fin mars, sur la route de Bram, il découvre des affiches placardées pour attirer l’attention sur le sort réservé aux Espagnols en les montrant derrière des barbelés ? Résultat d’une prise de conscience de la part d’associations, de syndicats et de quelques rares partis politiques français, ce placardage qui se veut être un soutien lui laisse néanmoins le goût amer d’appartenir à une sous-humanité que l’on parque comme un troupeau d’animaux pour circonscrire sa liberté de mouvement.

Dans le camp de Bram

Lorsqu’au soir du 14 avril 1939, le républicain fait le bilan des mois qui précèdent, il doit penser que malgré la situation catastrophique dans laquelle il se trouve, il ne doit pas se laisser abattre. Il est convaincu qu’il doit, en toutes circonstances, refuser le statut de sous-homme que lui imposent ses gardiens et ceux qui gouvernent. Quand à l’hôpital de Castelnaudary, souffrant d’une infection pulmonaire, il refuse de quitter son lit de malade pour aller faire la plonge, il manifeste sa conception de l’humanisme. Fidèle à ses engagements de juillet 1936, il se rebelle contre l’injustice qui lui est faite.

Nul ne peut s’arroger le droit de rabaisser ou d’éliminer son semblable au seul prétexte qu’il pense différemment. Alors, peut-être que ce jour-là, cet Espagnol a décidé de relever la tête et de poursuivre son combat. Qu’il est loin ce 14 avril 1931, quand il exprimait sa conviction en l’avènement de jours meilleurs.

2 réflexions sur “D’un 14 avril à l’autre”

  1. Fille de républicains espagnols , je n’oublie pas ce que mon père à enduré dans le camp d’Argelés-sur-mer, et ma mère séparée d’une partie de sa famille , et exilée en France
    Ne pas oublier !!!!! même si les hommes refont encore et encore les mêmes exactions
    Courage à tous les Ukrainiens !!!

  2. Lou DESTRABAT

    Bonjour Citoyen(ne)s et CAMARADES,

    Fils d’un Résistant toulousain de la première heure « mort pour la Patrie » ( ou au seul avantage d’infâmes profiteurs? ) je suis de ceux qui n’ont de cesse que de rappeler que les premiers à lutter, avant-même l’invasion nazie; contre les hitlériens (y compris fraqnçais !!! ) furent les « brigadistes » et les républicains espagnols … Soient-ils internés dans ces ignobles camps créés par un gouvernement soi-disant « de gauche » !!!
    Aussi alors qu’en ce vendredi 15 avril 2022 des soi-disant « républicains révolutionnaires » me recommandent de voter pour: …un candidat « moins » extrémiste de droite « … suis-je à la fois peiné et en colère :
    – Comment , au nom d’une république CITOYENNE donc HUMANISTE, voire à tout le moins PROGRESSISTE; peut-on conseiller de choir un virus ANTI-REPUBLICAIN TOTALITAIRE et MORTIFERE et un autre tout autant « facho » ?…

    Avec mon confraternel salut CITOYEN ;
    Lou DESTRABAT en ce vendredi 15 avril 2022 à 11h50…

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