MANIFESTE mis en ligne en octobre 2019

IXes RENCONTRES TRANSFRONTALIERES DES ASSOCIATIONS DE LA MEMOIRE HISTORIQUE DEMOCRATIQUE ANTIFASCISTE

Manifeste actualisé à Mauléon-Licharre en octobre 2021 ;
En français
En espagnol

Canfranc, 20 octobre 2019

 MANIFESTE


Les organisations et associations soussignées, réunies à Canfranc (Huesca) les 18, 19 et 20 octobre 2019, lors des  IX Rencontres Transfrontalières de la Mémoire historique et antifasciste, pour la défense, la récupération de l’histoire démocratique espagnole, de sa Mémoire, de la Mémoire des victimes du coup d’État contre la République, et de la répression brutale exercée pendant la dictature du général Franco, appellent toutes les organisations mémorielles d’Espagne et de France à placer et maintenir la Mémoire au centre du débat politique et social, comme axe structurant de la société civile, tout en souhaitant au plan institutionnel une convergence avec les partis politiques démocratiques.

Pour nous, les deux dimensions sociales et institutionnelles doivent couvrir l’ensemble de l’espace public, ce qui suppose le nécessaire maintien d’une Mémoire démocratique vivante comme celle qui se développe dans d’autres pays les plus proches de nous. Nous devons être capables de construire un discours politique, de réaliser une pédagogie et de mettre en œuvre la conscience sociale, pour contrer l’indifférence, sinon le mépris, que le poids hégémonique, terriblement présent, projette sur les justes luttes du passé.

            Ainsi, en nous référant aux manifestes élaborés lors de nos précédentes Rencontres, nous avons voulu mener une réflexion approfondie à partir de la conjoncture dans laquelle nous sommes plongés depuis maintenant douze ans, date de l’entrée en vigueur d’une loi de Mémoire (2007) à laquelle, en plus de ses insuffisances, sont venus s’ajouter le mépris et les ajournements des gouvernements qui se sont succédés au pouvoir depuis.

Au-delà du spectacle médiatique, sans doute réparateur, l’exhumation de la momie de Franco n’est pas la fin de l’histoire et, en tout cas, elle doit être le début d’un ensemble cohérent et systématique de politiques publiques de justice et de réparation qui aillent de pair avec un engagement   déterminé à cesser de blanchir et légitimer un passé de mort, de répression et d’humiliation.

La remise en marche de notre Mémoire doit être fondée, en premier lieu, sur les Droits de l’homme, en prenant en compte les victimes, les vaincues et les vaincus, leurs luttes et leurs engagements, ce qui nous mènera vers la recherche de la vérité, de l’exigence de justice et de réparation qu’ils revendiquent de droit.

A une époque marquée par l’absence d’utopies, la menace de la croissance de la montée de diverses formes de post-fascisme en Europe et dans le monde, la dislocation de la société civile, nous pensons que la Mémoire antifasciste est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

Le fait de mener une action pédagogique sur notre Mémoire doit nous amener à comprendre, évaluer et agir face à des scénarios actuels de même nature (guerres, réfugiés, racisme, discrimination…) Dans cette optique, notre activité doit être liée à l’exigence et à l’élaboration de politiques publiques concernant la Mémoire démocratique antifasciste, et ce par la pression sur l’Institution.

De ce fait, un autre travail commun implique que nous veillions au développement des propositions, des accords et de tout ce qui est en lien avec le droit à la non répétition, le droit des victimes. Á cet effet, il est nécessaire de promouvoir l’application de tous les accords, les recommandations sur les Droits de l’homme, de même que la communication, la coordination entre les entités et surtout l’éducation.

Déjà, lors des précédentes Rencontres à Oloron-Sainte-Marie, nous avions conclu que, pour favoriser l’implication active de la population dans le soutien de la Mémoire démocratique et antifasciste, il fallait adopter d’urgence des mesures dans le domaine de l’éducation pour garantir l’étude du passé récent, pendant la scolarité obligatoire. A cette fin, nous continuons à dénoncer le grave déficit démocratique que représente le fait que plusieurs générations d’espagnols, et d’espagnols nés en démocratie, aient été privés d’une connaissance rigoureuse et sereine de leur passé traumatique récent.

Par conséquent, la construction d’un travail solide en matière de Mémoire historique antifasciste, et un discours subséquent, peuvent et doivent être un outil efficace qui porte  les valeurs d’une gauche, dont la pensée critique, transformatrice, anticapitaliste et antipatriarcale, s’oppose à la dérive de la pensée unique établie par le néolibéralisme économique, qui trouve, certes, dans le révisionnisme historique (académique, mais aussi inoculé de manière systématique par les médias, l’industrie culturelle et les institutions démocratiques elles-mêmes… ) l’un de ses plus solides alliés.

Tableau des revendications et des décisions

A) Les Institutions. Cadre politique, juridique et politique publique de la Mémoire :

1. Exiger des partis démocratiques qu’ils incluent dans leurs programmes électoraux la défense de la Mémoire historique et antifasciste comme garantie fondamentale de santé et d’hygiène de notre démocratie.

2. Encourager et exiger d’urgence l’adoption d’une loi de condamnation du franquisme, qui garantisse la démocratie espagnole, inclue l’annulation des procès et jugements des tribunaux franquistes, garantisse la réparation pour les victimes de la répression durant la dictature (jusqu’en 1978). Loi qui doit prévoir la pénalisation de l’exaltation de l’apologie du franquisme ou de son négationnisme, dans la ligne de la loi Gayssot, adoptée par l’Assemblée législative française en 1990.

3. Modification de la loi de Mémoire (51/07) en adéquation avec ce qui a été adopté dans les différents territoires de l’Etat. Application de la loi/des lois, et élaboration d’urgence des règlements respectifs et d’une dotation budgétaire conséquente.

4. Condamnation et déclaration explicite d’illicéité du système juridique et pénal du franquisme resté en vigueur jusqu’en 1978. Abrogation de la loi d’Amnistie de 1977 ou, le cas échéant, modification profonde des articles qui empêchent ou entravent les recherches permettant de déterminer les responsabilités de ceux qui ont commis ou ont été complices d’actes de violences, d’assassinats, de tortures, ou impliqués dans les disparitions, postérieurement à la mort du dictateur. Dans ce cas il est nécessaire de modifier la loi de Mémoire de l’Etat.

5. Reconnaissance des crimes commis pendant le coup d’état militaire, la dictature et la transition démocratique en Espagne, comme crimes contre l’Humanité. Enquête judiciaire de tous les crimes commis par des forces de sécurité de l’Etat et par les organisations paramilitaires agissant en collusion, ou avec le consentement de l’Etat à partir de 1975, pendant la transition et les gouvernements de la démocratie.

6. Mettre en œuvre, d’urgence, des plans et des politiques publiques d’exhumation qui en finissent une fois pour toute, et rapidement, avec la honte d’être le deuxième pays du monde en ce qui concerne le plus grand nombre de cadavres, plus de 100000, abandonnés dans des fosses et les fossés.

7. Mise en place de programmes de Mémoire dans chaque territoire, en rapport avec la législation existante, associés aux collectivités locales, régionales et entités sociales.

8. Revendications des programmes de l’Union Européenne pour la Mémoire démocratique, communs aux autres pays membre de l’UE.

9.Travaillerune fois pour toute à un projet global qui désacralise et permette la compréhension de ce que représente Cuelgamuros, principal lieu de Mémoire des vainqueurs de la guerre, afin qu’il devienne un lieu public éducatif qui rappelle et explique avec rigueur les crimes du franquisme et de son incontournable alliée, l’Eglise catholique.

B) En matière de recherche et de rétablissement de la vérité :

1. Mesures dans le domaine de la recherche historique, déclassement des fonds liés à la guerre d’Espagne, à la dictature franquiste et à la transition démocratique (1975-1982), accès publics à ces fonds documentaires, comme ceux de la police nationale, de la Garde civile, des Ministères, de l’Etat civil et militaire, de l’Eglise catholique, entre autres.

2. Conservation et digitalisation des fonds relatifs à la Mémoire démocratique des archives publiques et ecclésiastiques comme celles du privé, en accès au public et sans restriction.

3. Restitution à l’Etat des archives de la fondation Francisco Franco.

4. Rechercher et porter à la connaissance du public toutes les victimes, les bourreaux de la guerre, du franquisme et de la transition.

C) En matière d’éducation et de transmission intergénérationnelle :

1.Programmes scolaires et parcours d’études. Obligation faite à l’Etat espagnol d’inclure un cours d’histoire contemporaine en 4° ESO (dernière année de l’enseignement européen obligatoire), comme c’est le cas dans d’autres pays de l’Union Européenne, dont la France.

2. Elaboration de matériel pour les enseignants et les élèves (Unités didactiques, projets spécifiques etc…) sur trois thèmes fondamentaux : mettre à nue et analyser, aujourd’hui, les racines du fascisme, construire des alternatives économiques et sociales dans la perspective d’un effondrement, et fournir des arguments pour la vérité.

3. Formation des enseignants (il est proposé d’organiser, à leur attention, des journées d’été sur le thème ; Mémoire antifasciste.)

4. Eviter à tout prix de convertir ceux que l’on appelle « les lieux de Mémoire » en espaces adaptés à la pratique du « tourisme de Mémoire » porteur d’une connotation banale et mercantile. Veiller à ce que la Mémoire ne devienne pas un produit de plus sur le marché, un créneau d’affaires de « l’industrie culturelle », et qu’elle ne se transforme pas en objet de consommation esthétisé à cet effet.

Travailler à doter les espaces mémoriels d’un contenu politique qui émane directement de l’expérience des luttes du passé et des associations porteuses de la Mémoire sociale ; nous préconisons qu’ils restent toujours « des lieux de et pour l’éducation civique et démocratique, plus que des « Lieux de Mémoire ».

C) En matière d’organisation, nous convenons de :

1. Trouver des circuits de coordination : rechercher une souhaitable et nécessaire coordination de communication entre associations, et un interlocuteur face aux pouvoirs publics. Essayer d’articuler un   partenariat. A cette fin il est proposé de créer un groupe de travail entre associations françaises et espagnoles existantes qui serait chargé de transmettre la proposition de coordination et le renforcement du travail collectif.

2. La nécessité et l’urgence de renforcer et de rajeunir nos organisations, accéder et converger vers les mouvements sociaux de la société civile structurée, dans ces espaces et forums où l’on défend les valeurs de justice sociale, d’égalité, de libertés et de droits sociaux, avec la conviction que c’est là que La Mémoire antifasciste peut contribuer à la construction d’un nouveau sujet politique dont la gauche a besoin.